Gainsbourg remixé en mono : à quoi ça sert ?

Disponible le 27 novembre, le premier volume de l’Intégrale vinyle 1958-1970 rassemble les albums sixties du grand Serge en version mono. Explications techniques en compagnie de Sébastien Merlet, directeur artistique et co-auteur du Gainsbook.


Sur quels formats sont originellement parus les albums présents dans ce coffret ?

Sébastien Merlet : Les albums réunis dans ce coffret constituent la première partie de l'œuvre chantée par Gainsbourg pour Philips, entre 1958 et 1970. Les quatre premiers albums de Gainsbourg (de 1958 à 1962) étaient initialement parus en 25cm. Parallèlement, neuf titres étaient parus exclusivement sur des 45-tours EP, sans être repris sur album. Dans le coffret, ces titres ont été inclus en bonus de certains LP : un titre sur le premier, quatre sur le deuxième et quatre autres sur le quatrième. A partir de 1963 (le cinquième disque, Confidentiel), les albums de Gainsbourg sont parus en 30cm. Le coffret contient également un LP bonus constitué de titres hors albums, pour la plupart extraits de bandes originales composées pour le cinéma.

 

Que contient le disque bonus du coffret ?

L'ensemble des titres hors albums qui ne trouvaient pas leur place en bonus de chaque LP. Il y a majoritairement des chansons de films (comme "L'Eau à la bouche" ou "Requiem pour un con"), mais on trouve aussi les versions anglaises de "Comic Strip" et "Bonnie and Clyde", ainsi que l'excellent "Chatterton", seul titre de l'EP Mr Gainsbourg (1967) à ne pas être repris sur l'album Initials BB. On trouve aussi sur ce LP bonus la version originale de "Je t'aime moi non plus », interprétée avec Bardot fin 1967. Ce LP couvre la période 1960-1970, avec des styles très variés, mais il est malgré tout assez homogène.

 

Ce coffret propose les versions mono des albums originaux de Serge Gainsbourg. À partir de quelle époque ont-il été remplacés par des mixages stéréo ?

En 1969, Philips a édité cinq compilations reprenant une bonne part de la discographie de Gainsbourg entre 1958 et 1968. A cette occasion, un certain nombre de chansons ont été mixées en stéréo pour la première fois, à partir des multipistes. Par la suite, les mixages stéréo ont totalement remplacé les mono d’origine. Avant cela, seuls deux albums étaient parus en stéréo : N°2 en 1959 (dans le cadre d'une campagne de promotion du catalogue stéréo de Philips) et Percussions fin 1964 (l'album était paru simultanément en mono et en stéréo). Mais dans certains pays, le standard stéréo était mieux implanté. Ainsi, au Canada, l'album L'étonnant Serge Gainsbourg était sorti en stéréo dès 1961. Dans le même ordre d'idée, Confidentiel a été mixé en stéréo en 1966, exclusivement pour le marché Japonais. Pour la deuxième intégrale CD Gainsbourg Forever en 2001, toute la discographie était présentée en stéréo (à l'exception du premier album Du chant à la une !..., pour lequel les multipistes n'ont jamais été retrouvés). Depuis lors, les mixages mono d'origine n'étaient plus disponibles.

 

Quels albums de cette sélection méritent particulièrement d’être redécouverts en version mono ?

Confidentiel, qui a été conçu pour un rendu mono. Sur le mixage original, c'est la réverb qui caractérise les différents plans sonores. Cette réverb a été totalement éliminée sur le mixage stéréo.

Initials BB, qui à l'origine était une compilation de 45-tours EP. En 1968, l'album était paru en "gravure universelle", un procédé compatible mono-stéréo dont la particularité est un rendu sonore désastreux. Dès 1969, l'album avait été refait en "vraie" stéréo. Pour le coffret qui sort aujourd'hui, Miles Showell à Abbey Road est reparti des masters mono des EP qui avaient été regroupés sur l'album. Dans tous les cas, il faut garder en tête que ces masters mono constituent la première forme des enregistrements. On redécouvre les disques tels qu'ils sont parus à l'origine. Et le mono, s’il ne spatialise pas la musique, a un net avantage de dynamique sur la stéréo.

 

L'album Jane Birkin et Serge Gainsbourg est paru en stéréo en 1969. La nouvelle version mono proposée dans ce coffret est-elle inédite ?

Le montage est inédit. Jane Birkin et Serge Gainsbourg a été le premier album de la discographie de Gainsbourg à ne pas paraître en mono. Cependant, comme l'album Initials BB l'année précédente, ce disque était constitué en grande partie de titres d'abord parus en mono sur 45-tours. On peut donc à nouveau considérer les mixages mono comme la première forme des chansons. C'est un choix artistique assez audacieux, qui a toutefois l'avantage de contourner un problème : le mixage stéréo de l'album original a fait l'objet de nombreux débats par le passé. C'était un mixage très déséquilibré, avec sur certains titres les voix d'un côté et le playback orchestre de l'autre, très désagréable à écouter au casque – pour cette raison, un nouveau mix stéréo avait été réalisé en 2015. Miles Showell est donc reparti des masters mono de chacun des 45-tours pour réaliser un nouveau montage. Seuls deux titres sur l'album n'étaient pas parus en 45-tours : "Sous le soleil exactement" et "Le canari est sur le balcon". Il n'y avait donc pas de masters mono pour ces deux chansons. Miles Showell est donc parti de la bande mixée du LP original (en stéréo) pour créer un master mono, en s'assurant qu'il n'y avait pas de problème de phase. Dans le coffret, c'est la seule entorse au processus "mastering direct depuis les bandes mono d'origine". Mais il y a aussi eu un contretemps : dans les archives Philips-Fontana à Paris, il manquait le master du 45-tours "Je t'aime moi non plus"/"Jane B". C'était très embarrassant, surtout pour un disque aussi emblématique. Par bonheur, Miles Showell a retrouvé par hasard un master de très bonne qualité dans les archives d'Abbey Road. Comment cette copie est arrivée chez Abbey Road ? Ça reste un mystère...